Les Carnets de Laitue Diante – L’approche systémique

Sous un nom qui ne dit pas grand chose d’elle-même, l’approche systémique pointe le bout de son nez un peu partout dans nos sociétés et notamment dans le milieu agricole. Mais qu’implique-t-elle, et que vient-elle y faire ?

1 – Posons le sujet ! C’est quoi « une approche » ?

2 – Mettons les choses à plat ! Les différentes approches

3 – Le vif du sujet ! L’approche systémique en détail

4 – Pour synthétiser

5 – Des questions ?

6 – Bibliographie

7 – Pour citer ce document

 

 

C’est quoi « une approche » ?

 

Une approche, c’est la façon dont on va “s’attaquer” à un sujet : va-t-on chercher à l’appréhender globalement, dans son ensemble, ou au contraire, va-t-on chercher à le diviser au maximum de façon à pouvoir l’étudier plus facilement et plus précisément ?

L'approche systémique Objet1

Oui, et même qu’en l’état, ça ne serait pas très pertinent d’y répondre : c’est une question aussi ancienne que la science et qui oriente la façon dont elle est conduite, en fonction de la réponse qu’on lui donne. Dans les faits, les différentes approches sont “historiquement complémentaires”, et connaissent des évolutions différentes selon les contextes. Voyons cela !

 

 

Les différentes approches

 

L’approche élémentaire ou “l’analyse réductionniste” :  diviser pour mieux étudier !

 

En science, l’idée que les savoirs devraient être catégorisés pour être plus facilement appréhendés remonte à Platon et à Aristote (5ème et 4ème siècles avant J-C). Mais c’est sous l’impulsion des réductionnistes comme René Descartes (1596-1650) que les sciences vont chercher à réduire la complexité de leurs objets d’étude à ce qu’on appelle des “composants élémentaires” pour rendre leur étude plus simple (d’où le nom de « réductionniste »!) : elles vont préciser leurs objets d’étude et donc fortement se spécialiser, en se séparant les unes des autres et en allant de plus en plus dans le détail.

L'approche systémique Objet2

Cette approche rencontre un certain succès qu’on peut comprendre facilement : face à l’accroissement des savoirs, il devient impossible pour une personne seule de manipuler l’ensemble des connaissances. La catégorisation fait donc sens pour les scientifiques qui se spécialisent et qui font émerger des savoirs nouveaux grâce à cette approche. Dans les faits, cette approche vient en réponse à la phase dite “classique” de la méthode scientifique, au cours de laquelle “tout le monde pensait tout sur tout”. L’analyse réductionniste instaure donc ce qu’on appelle la phase “moderne” de la méthode scientifique.

Elle est en outre à l’origine de nombreuses découvertes, notamment en physique et en chimie, mais elle semble n’être adaptée qu’aux systèmes stables et simples, dans lesquels les éléments évoluent peu, et interagissent peu (et de façon simple) entre eux. Dès lors qu’il s’agit de rendre compte d’un système complexe et dynamique (comme un écosystème ou une société humaine), l’analyse réductionniste se révèle très incomplète, et inadaptée.

 

 

L’approche interdisciplinaire et approches connexes : réunir et confronter les savoirs !

 

Elles trouvent leur inspiration chez des auteurs comme Blaise Pascal (1623-1662) qui visent une recomposition des savoirs et une remise en question de la séparation des disciplines scientifiques, mais elles ne connaissent de développement réel que depuis peu de temps. Elles sont plébiscitées depuis les années 1970, pour plusieurs raisons :

  • une volonté de rendre compte des problématiques complexes (crise écologique, santé publique, la question des guerres) auxquelles ne peuvent répondre séparément les différentes disciplines scientifiques.
  • la possibilité factuelle donnée aux chercheur.e.s dans certaines bibliothèques d’accéder facilement aux publications d’autres disciplines.
  • le développement d’Internet (dont certains “prototypes” ont été développés pour permettre le travail collaboratif entre chercheur.e.s), qui va faciliter la communication entre chercheur.e.s et la circulation de leurs productions.

Leur principe est simple : il s’agit de faire travailler ensemble des personnes ou des équipes issues de disciplines scientifiques différentes, sur un même sujet, une même question, un même problème. Ces approches actent le passage de la phase “moderne” à la phase “post-moderne” de la méthode scientifique.

L'approche systémique Objet3

Ces approches présentent quelques nuances entre elles :

  • l’interdisciplinarité : il s’agit de chercheur.e.s qui vont croiser leurs connaissances pour chercher à en faire émerger de nouvelles.
  • la pluridisciplinarité : il s’agit de chercheur.e.s additionnant leurs connaissances, chacun.e conservant sa spécialité et travaillant sur un sous-problème dont il/elle est spécialiste.
  • la transdisciplinarité (proche de l’indisciplinarité) : il s’agit de chercheur.e.s (parfois un.e seul.e) appliquant une méthode de recherche qui va chercher des réponses dans toutes les disciplines nécessaires sur un sujet particulier.

Le problème de ces approches, c’est leur application concrète, la structuration du monde de la recherche y étant peu adaptée : difficulté d’obtenir des financements, chances réduites pour les études d’être citées et barrières culturelles chez les scientifiques sont autant d’obstacles difficilement surmontables. Pour le dire autrement, l’organisation concrète des sciences en disciplines serait trop “fermée” pour permettre l’interdisciplinarité. Pour contourner ce problème, Edgar Morin appelle à un dépassement de l’interdisciplinarité : il faudrait opter pour des disciplines à la fois fermées (définies) et ouvertes (prévues pour s’articuler avec d’autres disciplines), organisation que semble proposer l’approche systémique.

 

 

L’approche systémique : penser l’unité et appréhender la complexité !

 

C’est l’étude des systèmes (notamment linguistiques et cybernétiques) qui donne naissance à l’approche systémique. Le travail du biologiste Bertalanffy et sa “Théorie générale des systèmes” dans les années 60 apparaît comme fondateur : il pose en effet les bases d’une grille de lecture des systèmes, capable a priori de dresser le portrait de tous les systèmes.

Cette approche s’oppose donc à l’approche réductionniste de Descartes : au lieu de découper les systèmes en éléments de plus en plus simples, elle va au contraire s’attarder à étudier l’ensemble des éléments comme un sujet d’étude en soi, mais également les relations entre les éléments qui s’y trouvent.

L'approche systémique Objet5

Cette grille de lecture se propose d’être un outil pour :

  • identifier le système et les éléments qui le composent
  • analyser les interactions et les mécanismes qui ont lieu dans le système
  • modéliser le système étudié
  • concevoir des modifications et proposer leur application dans le système en prévoyant au mieux les conséquences (grâce à la simulation)

À l’inverse de l’approche réductionniste, elle n’est pas faite pour mettre en évidence les détails et est donc trop peu rigoureuse pour servir à rendre compte de la réalité : pour bien fonctionner, elle doit se baser sur les connaissances produites par l’approche réductionniste.

L'approche systémique Objet4

 

Voilà ! Si l’approche réductionniste cherche à produire de la connaissance brute, en réduisant au maximum les sujets d’étude, l’approche systémique est plus adaptée pour les manipuler et les utiliser concrètement, en les observant dans leur globalité.

Le principal problème de l’approche systémique, c’est d’être essentiellement plus complexe : elle est encore peu pratiquée et à du mal à se diffuser, manquant de vulgarisateur.trice.s pour l’expliquer et la promouvoir (ce qu’on essaie de faire ici avec nos petits bras !).

 

 

L’approche systémique en détail

 

À ce stade, il est légitime que vous soyez encore perdu.e. Dans les faits, c’est quoi cette satanée approche systémique, comment s’en servir, et c’est quoi le rapport avec l’agriculture ?

L'approche systémique Objet6

En soi, il est difficile de parler de l’approche systémique, parce qu’elle est en réalité deux choses à la fois : un corpus de savoirs d’une part et une méthode pratique d’autre part.

L'approche systémique Objet7

Il n’y a malheureusement pas de secret : il est impossible de pratiquer l’approche systémique sans comprendre son bagage théorique !

L'approche systémique Objet8

Nous allons donc l’aborder d’abord en tant que corpus de savoirs dans ce cours théorique puis sous son aspect “méthode pratique” dans un prochain cours de méthodologie !

 

 

L’approche systémique, un corpus de savoirs

 

Pour bien comprendre son fonctionnement, il faut saisir les 4 concepts qui s’articulent et qui définissent la systémique telle qu’elle est pratiquée :

L'approche systémique Objet9L’objectif de l’approche systémique – La complexité

Elle est la raison de l’existence de l’approche systémique. Si la systémique existe, c’est pour tenter d’appréhender ce dont l’approche réductionniste ne parvient pas à rendre compte : le flou, l’incertain, l’imprévisible, le désordre, le paradoxe, l’ambiguïté, l’instabilité, la fluctuation, etc. La systémique reconnaît donc cette complexité et a pour ambition de l’intégrer à sa grille de lecture.

 

L'approche systémique Objet10

La vision de l’approche systémique – La globalité (ou “totalité” ou encore “émergence”)

Ce concept est souvent illustré par l’expression “le tout est plus que la somme des parties” (ou 1+1 = 3 pour simplifier davantage). Un exemple concret, un réveil : une fois monté et en état de fonctionner, il est capable de sonner, de donner l’heure etc. Mais si ses pièces sont séparées, il perd toutes ses fonctionnalités ! Il est « plus que la somme de ses parties ». Ce concept désigne comment l’approche systémique aborde les problèmes : d’abord de façon globale (pour percevoir ce qui n’est pas perceptible à l’échelle des composants du système), puis dans le détail (à l’échelle des composants du système), si cela est requis, par exemple, si la cause d’un problème n’est pas identifiable à l’échelle globale.

 

L'approche systémique Objet11

L’unité de base de l’approche systémique – L’interaction

Il est plus important, dans l’approche systémique, de connaître les interactions entre les éléments d’un système, que les éléments eux-mêmes, pour la simple raison que ce sont les interactions qui vont définir la “dynamique” du système et ses mécanismes. Il peut s’agir de rapports d’influence, mais aussi d’échanges d’énergie, de matière, d’informations etc.

 

L'approche systémique Objet12

La grille de lecture de l’approche systémique – Le système (ou “organisation”)

Selon les définitions les plus acceptées, un système, c’est un ensemble d’éléments interagissant entre eux, organisé en fonction d’un but (plusieurs dans la plupart des cas) à atteindre. Voilà pour la base, mais il faut aller plus dans le détail pour comprendre comment ce concept peut servir de grille de lecture du réel :

Tout système est défini par  :

  • des éléments constitutifs : on doit être capable de les identifier par leur nature, par leur nombre et par toute autre caractéristique utile à leur définition (taille, emplacement, et énormément d’autres caractéristiques relatives aux éléments eux-mêmes). Ces éléments sont eux-mêmes des systèmes à la manière des poupées russes : un système peut contenir des sous-systèmes, pouvant également contenir des sous-sous-systèmes etc.

Concevoir un site en permaculture Objet1

Les schémas abstraits, ça ne parle pas forcément à tout le monde, alors, illustrons-le avec un cas concret ! Par exemple le sol, un arbre et des champignons sont des éléments constitutifs d’un agro-écosystème. Ça nous donne ceci pour l’instant :

Concevoir un site en permaculture Objet2

 

  • une frontière : elle sépare la totalité des éléments de son environnement. Cette frontière peut être plus ou moins floue, plus ou moins perméable (par exemple, la peau humaine est une frontière du système “corps humain”). On peut y ajouter les limites qui sont induites par les éléments du système (par exemple, la température maximale constatée sur une parcelle est une limite qui empêchera la survie de certaines espèces).

Concevoir un site en permaculture Objet3

Avec notre exemple illustré, on obtient quelque chose comme ceci, avec une bordure enherbée pour symboliser la frontière :

 

  • des réseaux de relations : il s’agit des liens unissant les différents éléments et leur permettant d’échanger des informations ou des ressources. Ce sont un peu des « canaux de communication et de distribution ».

Concevoir un site en permaculture Objet5

Dans notre exemple, il s’agirait notamment d’éventuels mycorhizes, reliant les champignons à l’arbre (évidemment, nous ne sommes pas exhaustifs ici):

 

  • et enfin des stocks (ou réservoirs) : y sont entreposées les différentes ressources du système. Il faut noter que les éléments constitutifs peuvent également être des stocks.

Concevoir un site en permaculture Objet7

Pour notre exemple, le sol est un stock multiple : il stocke le carbone, l’eau, et une foultitude d’autres choses (mais ce n’est pas trop notre sujet ici !). Les arbres peuvent également être considérés comme des stocks de carbone (et d’autres choses). C’est également vrai pour les champignons, mais laissons-ça de côté pour le moment :

L'approche systémique

Et vous voilà incollable sur la structure d’un système ! À présent qu’elle est posée, voyons comment tout cela fonctionne !

Tout système fonctionne grâce à :

  • des flux, qui transitent par les réseaux de relations et par les stocks. Dans notre exemple, il s’agit par exemple des glucides que les champignons prélèvent à l’arbre en échange d’eau et d’ammonium, mais aussi de l’eau que l’arbre prélève dans le sol, etc…L'approche systémique Objet14
  • des centres de décision, qui coordonnent les flux et gèrent les stocks. Les humain.e.s peuvent agir comme tels, mais ils ne sont pas les seuls : dans notre exemple, certaines actions sont déterminées par l’arbre et les champignons eux-mêmes.L'approche systémique Objet15
  • des boucles de rétroaction : il s’agit de certaines actions qui, une fois effectuées, vont influencer leur propre répétition ou modification. La phrase est complexe, mais en fait, le sens est tout bête : admettons que vous essayiez une technique. Au bout d’un certain temps, vous allez constater son échec ou sa réussite et adapter votre pratique selon ces résultats (soit la répéter si tout s’est bien passé, soit la modifier ou l’abandonner). Vous avez effectué une action (essayer une technique), qui va influencer sa propre répétition ou modification (les résultats vont influencer votre décision de refaire ou non cette technique). Pour notre exemple, il peut s’agir du champignon, qui peut cesser de donner de l’eau à l’arbre si cela contrevient à ses propres besoins.

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  • des ajustements, réalisés par les centres de décisions, en fonction des boucles de rétroaction.L'approche systémique Objet17

 

Voilà pour la théorie ! Normalement, vous devriez commencer à comprendre pourquoi on parle souvent d’approche systémique dans l’agriculture : lorsqu’elle y est appliquée, elle permet de rendre compte plus justement de la réalité des agro-écosystèmes, de leurs fonctionnements, et peut permettre de concevoir des systèmes capables de gérer ce qu’on appelle la “multifinalité”.

L'approche systémique Objet13

 

La multifinalité ! Si l’analyse réductionniste appliquée à l’agriculture est capable de proposer des modèles simples, répondant à un objectif simple (produire des plantes), l’approche systémique est capable d’englober la complexité pour répondre à des objectifs multiples (produire des plantes tout en visant la biodiversité, par exemple).

 

 

L’approche systémique en une image

En attendant de passer à la pratique, il va vous falloir garder en tête ce qu’est l’approche systémique et ce qu’elle implique ! Pour vous y aider, on vous a préparé ce « poster pense-bête » que vous pouvez imprimer et afficher dans votre bureau (ou dans vos toilettes si vous préférez !).

Poster L'approche systémique

Cliquez ici pour télécharger l’affiche !

 

 

Si vous avez des questions, des remarques, des critiques, ou si vous bloquez quelque part n’hésitez pas ! Nous les ajouterons ici !

On ne va pas se mentir : cet article est loin d’être le plus accessible que nous ayons écrit jusqu’à présent. On s’en excuse, mais l’approche systémique est un sujet particulièrement difficile à traiter (nous ne serons pas les premières personnes à échouer à expliquer efficacement de quoi elle retourne !). Pourtant, il nous semble important à aborder, c’est pourquoi on vous demande de ne pas hésiter à nous communiquer toute difficulté de compréhension que vous avez pu rencontrer durant cette lecture : considérez cet article pour ce qu’il est, c’est-à-dire une première version qui n’attend que vos remarques !


 

 

LDBibliographie

 

 

LDPourCiterCeDocument

Vous pouvez librement faire référence à ce contenu dans vos articles, nous vous demandons simplement de citer l’article et son auteur de la façon qui suit :

BEN BELAÏD S., Les Carnets de Laitue Diante –  L’approche systémique [en ligne], Chez le Père Magraine, 11/08/2018, 11/08/2018 [consulté le XX/XX/XXXX], disponible sur : https://chezleperemagraine.com/blog/laitue-diante-lapproche-systemique/

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6 Replies to “Les Carnets de Laitue Diante – L’approche systémique”

  1. Bonjour, à vrai dire ,je ne vois pas en quoi l’approche systémique que vous décrivez est différente de la permaculture telle qu’elle est abordée habituellement.Je m’attendais à une conception totalement différente! La permaculture étudie l’écosystème dans son ensemble et les interactions entre les différents éléments. . J’ai eu à suivre un MOOC de perma de l ‘université Montpellier sup agro où la démarche était totalement scientifique. Bien à vous

    1. Bonjour ! 🙂 En effet Bill Mollison a complètement intégré l’approche systémique dans la permaculture. La grande différence entre la permaculture et l’approche systémique, c’est le fait que l’approche systémique n’est pas accompagnée par des préceptes éthiques (qui classent la permaculture dans « autre chose » que dans la science, notamment dans l’idéologie). On sait qu’il existe différentes conceptions de la permaculture (appuyant plus ou moins sur les principes éthiques), mais ne souhaitant pas mener de « combat d’opinion » dans ce domaine, nous lui préférons l’approche systémique seule (l’agronomie systémique donc, mais on en parlera dans un prochain article).

      La question de l’idéologie accolée à l’approche systémique dans la permaculture a déjà été soulevée par quelques auteur.e.s comme Peter Harper et Linda Chalker-Scott qui mettent en évidence les contradictions et l’impossibilité de lier démarche purement scientifique et démarche éthique. N’hésitez pas si vous souhaitez continuer la discussion 🙂

  2. Super ! C’est la première fois que je vois aborder ce sujet. Auquel je n’avais jamais réfléchi. En conséquence, je vais devoir digérer les infos avant de revenir vers vous. 🙂

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